Je dis souvent cette phrase lors de mes formations, qui résume plutôt bien la pratique audiologique auprès des tout-petits :
“On ne reçoit jamais un nouvel enfant comme on a reçu le précédent”.
On peut avoir vu des centaines de bébés du même âge, avec des déficiences auditives similaires, appareillés avec le même type de solution auditive et pourtant, chacun d’entre eux nous a imposé sa propre façon d’être observé, écouté et compris.
Cette réalité, loin d’être une contrainte, est ce qui rend notre métier aussi passionnant !
Avec des milliers d’enfants reçus en consultation depuis mes débuts, j’aurais pu, à un moment de ma pratique, avoir l’impression d’avoir tout vu. C’est l’inverse qui s’est produit.
Plus les années passent, plus je mesure qu’aucune grille de lecture toute faite, ne peut réellement s’appliquer à l’ensemble de nos jeunes patients.
Et c’est précisément cette diversité qui demande une vraie spécialisation, une remise en question et une adaptation permanente, loin des approches standardisées qu’on pourrait être tenté d’appliquer.
🧠 Et non, il n’existe pas de grille universelle !
Quand on débute en pédiatrie, on cherche souvent pour se rassurer et c’est bien normal, des repères solides et reproductibles.
On aimerait pouvoir dire qu’à tel âge, un enfant réagit de telle façon, qu’à tel stade de développement, on observe systématiquement tel comportement.
Mais la réalité du terrain est beaucoup plus nuancée…
Deux enfants du même âge, avec un développement psychomoteur comparable sur le papier, peuvent réagir de façon complètement différente face au même environnement de test et aux mêmes stimuli !
Cette absence de grille universelle est précisément ce qui constitue la richesse de nos professions en audiologie pédiatrique.
À ce sujet, j’ai une petite anecdote :
Un jour, j’ai accueilli au laboratoire l’une de mes jeunes patientes en stage découverte de fin de 3ᵉ. Et à la fin de son stage, elle m’a fait cette réflexion : « Finalement, votre métier est assez répétitif ! » J’avais été surprise à l’époque qu’elle n’ait pas saisi l’extraordinaire diversité de cas cliniques et de situations humaines qui s’étaient présentés à elle, et qu’elle n’ait perçu que les actes techniques. Sans doute qu’elle voyait les choses au travers du prisme de son très jeune âge.
Aujourd’hui, cette patiente est devenue kinésithérapeute. J’espère qu’elle apprécie l’immense variété de cas que lui offre sa pratique quotidienne « répétitive »… 😉
Cette complexité de lecture nous oblige à rester pleinement présents, attentifs, adaptables et inventifs pour chaque patient, plutôt que d’appliquer un protocole figé sans discernement…
Je pense que c’est aussi ce qui explique pourquoi certains professionnels se sentent démunis face à un enfant qui ne correspond pas exactement à ce qu’ils avaient imaginé. Ce sentiment n’est pas un signe d’incompétence, mais simplement le reflet de la complexité réelle de notre métier.
👶 L’âge & le développement psychomoteur, une première variable parmi tant d’autres …
Le développement psychomoteur (au sens large : moteur, langagier, psycho-affectif, social, visuel, auditif) de l’enfant constitue un repère essentiel pour adapter notre approche.
Dans le cadre d’un développement psychomoteur standard (sans trouble associé), il ne nous viendrait pas à l’esprit de tester de la même façon un nourrisson de quelques mois et un enfant de 9, 18, 30, 36 ou encore 42 mois !
Chaque étape est balisée par un niveau de testing différent.
Elle apporte également son lot de réactions nettes attendues mais aussi de signaux faibles, à décrypter et à recouper avec l’ensemble des éléments audiophonologiques : LE FAMEUX CROSS CHECK ! On en reparlera … 😉
L’âge n’est donc pas l’étoile qui va éclairer notre route… C’est bien entendu le développement psychomoteur qu’il faut prendre en compte pour ne pas se tromper de niveau de testing, car chaque enfant est sur une courbe de développement qui lui est propre.
En effet, réduire notre lecture de l’enfant à son âge est aussi pertinent que de chausser tous les enfants de 2 ans avec du 24 !
L’âge donne un cadre, une hypothèse de départ, mais jamais une certitude.
Et c’est encore plus vrai, lorsque le bout d’chou que l’on doit tester est porteur de troubles associés.
🌀 Les troubles associés : une lecture encore plus fine s’impose…
Face à un trouble du spectre de l’autisme, une encéphalopathie, un trouble moteur ou sensoriel, les repères classiques s’effacent. La grille de lecture habituelle ne fonctionne plus.
Accompagner ces enfants m’a clairement appris à sortir de mes automatismes ! Il faut savoir observer sans a priori et accepter de ne pas pouvoir toujours tout contrôler.
Cette humilité clinique fait partie intégrante de la spécialisation en pédiatrie : pour réussir, il faut accepter de remettre ses certitudes en question.
👪 La famille : un filtre de lecture indispensable !
À mon sens, on ne peut pas évaluer un enfant sans intégrer sa famille… Ses parents l’observent au quotidien dans des situations que nous ne verrons jamais en cabine. Leur expérience est donc une mine d’informations complémentaires à nos examens et doit impérativement être prise en compte !
C’est pourquoi, j’accorde vraiment une place centrale au témoignage des parents. Une phrase simple comme « Il ne sursaute jamais aux bruits forts à la maison » est riche d’enseignements.
Et si ces remarques ne sont pas spontanées, à nous d’aller les chercher en posant des questions précises : « Vous l’avez déjà vu réagir à la sonnerie du four à micro-ondes ? »
La famille ne fait pas qu’accompagner l’enfant : elle nous fournit les clés pour affiner notre observation.
⏳ Une grille de lecture qui se construit dans des conditions favorables.
La compréhension d’un enfant ne se verrouille pas dans n’importe quelles conditions.
Celles-ci doivent être les plus favorables possible pour laisser entrevoir les meilleures capacités de l’enfant. Et ces conditions seront différentes selon le développement psychomoteur de l’enfant.
Un enfant fatigué ou perturbé sur le plan psychologique donnera une image très partielle de ses capacités. C’est pour cette raison qu’aller chercher ces conditions favorables est essentiel pour ne pas surestimer un déficit auditif, ce qui pourrait avoir des conséquences irréversibles si l’on appareillait l’enfant sur ces mauvaises bases.
En conclusion, sachons prendre le temps là où il est impératif de le prendre et nous en gagnerons !
🌈 Apprendre à construire sa propre grille de lecture
C’est évidemment l’une des compétences que je cherche à transmettre lors de mes formations en audiométrie comportementale et en appareillage pédiatrique. Il ne s’agit jamais de donner une recette unique et universelle, puisque nous venons de voir à quel point cela n’existe pas dans la réalité du terrain. Il s’agit plutôt d’acquérir une méthode d’observation, une façon de croiser les indices donnés par l’enfant et les remarques fournies par sa famille, afin de construire, enfant après enfant, une lecture juste et adaptée !
Beaucoup de confrères arrivent en formation avec l’espoir de repartir avec des certitudes toutes faites. Ce avec quoi ils repartent en réalité, c’est une capacité renforcée à observer, à ajuster leur posture, à faire confiance à leur propre jugement clinique face à chaque situation unique. C’est cette évolution-là qui me semble la plus précieuse, bien au-delà de n’importe quelle technique isolée.
🌈 Si vous ressentez vous aussi, cette difficulté à appliquer des repères théoriques face à des enfants qui ne rentrent jamais tout à fait dans les cases attendues, n’hésitez pas à consulter le programme de mes prochaines sessions ou à venir en discuter directement avec moi. C’est souvent en partageant ces situations concrètes, celles qui nous ont le plus questionnés, que l’on progresse le plus rapidement dans cette spécialité si particulière qu’est l’audiologie pédiatrique.